Le Moment le Plus Triste du Z Event 2022 🇫🇷

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C’était quand le président Macron a tweeté à propos de l'événement, voilà pourquoi.

Tout d’abord, je cite Wikipedia pour ceux qui ne connaîtraient pas le Z Event.

Le Z Event est un projet caritatif crĂ©Ă© par Adrien Nougaret et Alexandre Dachary - respectivement connus sous les pseudonymes ZeratoR et Dach - rĂ©unissant des streameurs francophones afin de rĂ©colter des dons qui permettront de soutenir une ou plusieurs associations caritatives. Il est organisĂ© sur la plate-forme de streaming Twitch. Depuis 2019, le Z Event dĂ©tient le record mondial de l'Ă©vĂ©nement caritatif ayant levĂ© le plus d’argent sur Twitch.

Généralement, lorsque vous avez un problème à résoudre, vous avez besoin d’argent. Il y a plusieurs façons de récolter cet argent. Z Event s’est révélé être un moyen à la fois efficace et divertissant, et pour cela, chacun d’entre-nous, que nous consommions des streams en direct sur Twitch ou non, devrions reconnaître les qualités d’entrepreneur des organisateurs ainsi que les capacités à divertir des différents participants et invités qui participent à l’évènement.

Cependant pour résoudre un problème, il faut plus que de l’argent. Supposons que vous deviez changer les pneus de votre voiture, et qu’il vous manque l’argent pour le faire. Supposons que je vous donne 400 €, vous êtes maintenant plus riche de 400 € mais vous n’avez toujours pas résolu votre problème. Vous devez vous rendre dans un magasin, où vous devrez faire un choix, ce qui implique de vous documenter sur les différentes options disponibles ou éventuellement de vous fier au personnel du magasin. Une fois que vous aurez fait l’acquisition de vos nouveaux pneus, il vous restera à les installer, dépendamment de si vous avez les compétences pour le faire, ou si vous êtes prêt à vous former, si vous disposez des outils ou si vous connaissez quelqu’un susceptible de vous aider, vous allez adopter une approche différente, qui sera d’ailleurs sans doute différente de celle qu’une autre personne aurait adoptée. Et là encore je n’ai pas abordé la question de comment vous allez disposer de vos anciens pneus.

Tout cela pour dire que si l’on y rĂ©flĂ©chit, il n’existe pas vraiment de problème que l’on rĂ©sout simplement en y mettant de l’argent. Il vous faut Ă©galement un plan. Pour changer vos pneus, rĂ©parer votre rĂ©frigĂ©rateur ou trouver quelque chose Ă  manger, la majoritĂ© d’entre nous s’en sortira, pourvu qu’elle dispose de l’argent nĂ©cessaire. Mais lorsque l’on parle de sujets comme l’éradication de la pauvretĂ©, la rĂ©solution d’une guerre ou l’accès universel aux soins, il s’agit de sujets plus complexes que l’on n’enterre pas simplement sous un matelas de billets, quel qu’en soit le montant ou la provenance. Je ne pense pas qu’une personne seule puisse prĂ©tendre Ă  un plan pour rĂ©soudre ces problèmes, car je ne pense pas qu’une personne seule puisse en apprĂ©cier toutes les implications.

Il en va de même pour les causes environnementales tel que le réchauffement climatique et la réduction à zéro émissions carbones. Passer d’une économie basée sur les fossiles à une économie libérée du carbone n’a pas les mêmes implications pour l’exploitant agricole moyen que pour la personne travaillant dans le marketing en milieu urbain. Qui peut sérieusement prétendre avoir résolu seul ce problème systémique dont nous faisons tous partie ? J’insiste sur le fait que nous faisons tous partie du problème, bien que nous n’ayons pas tous la même empreinte carbone, en fonction de la quantité d’énergie que nous consommons directement ou indirectement. Aujourd’hui, en tant qu’individus, il est impossible en pratique d’atteindre le zéro émissions carbone. Même les plus assidus qui font les plus grands sacrifices ne peuvent le prétendre. Du moins pas seul, c’est bien collectivement que nous devons repenser la façon dont nous nous déplaçons, dont nous consommons des biens et services, dont nous disposons de nos déchets, dont nous produisons notre énergie, etc.

L’indépendance et l’impact environnemental nul de notre mode de vie en tant qu’individus ne sont que des vues de l’esprit.

Il est rassurant de considĂ©rer que des solutions clĂ©s en main existent, et qu’il ne revient qu’à nos responsables politiques, en bon Robin des Bois qu’ils sont supposĂ©s ĂŞtre, de choisir les bonnes au bĂ©nĂ©fice des honnĂŞtes gens, et au dĂ©triment des mĂ©chants qui se gavent en conspirant cachĂ©s sous leurs montagnes d’argent cachĂ©es dans des comptes offshore. Tout cela pendant qu’une partie de la classe moyenne-supĂ©rieure continue de nourrir son Ă©go, convaincus qu’ils sont les hĂ©ros de la transition Ă©cologique, pour ceci qu’ils se dĂ©placent Ă  pied vers leur Ă©picerie vĂ©gan locale pour acheter du lait de soja, Ă  l’affĂ»t du billet d’avion le moins cher pour leurs prochaines vacances Ă  Disney World (j’y passe NoĂ«l cette annĂ©e et j’ai très hâte).

De toute évidence, il est essentiel qu’individuellement nous fassions preuve de plus de sobriété. Nous devons acheter moins de merdes. Mais si nous voulons passer à la vitesse supérieure, alors il faut arrêter la course aux bons points écologiques, et travailler sérieusement à rendre cette sobriété désirable pour une majorité. Voilà la tâche utile et difficile. Contraignez tout le monde à envoyer leur voiture à la benne et à passer au vélo, vous aurez une révolution des personnes qui habitent en dehors des grands centres urbains ainsi que des employés de l’industrie automobile. Contraignez les revendeurs comme Amazon à réduire de moitié leur catalogue de références, vous aurez une révolution des personnes qui vivent de ces références, sans parler de ceux qui sont globalement hostiles au changement (soit tout le monde). Je me souviens d’un reportage diffusant des témoignages de personnes farouchement opposées à la fin des tickets de caisse papiers attendue en France en 2023, et nous parlons de la sortie du pétrole !

Dans une démocratie, nous avons la politique que l’on mérite.

Les politiciens ont leur idéologie. En tant qu’individus, ils ont une opinion personnelle quant à ce qui est dans l’intérêt d’une majorité de personnes. Mais tant que nous vivons en démocratie, ils ne peuvent pas implémenter unilatéralement leurs idées contre une majorité qui s’y opposerait. Nous qui commençons à peine à faire face aux conséquences du réchauffement climatique et de la détérioration de notre planète, ne subissons pas les conséquences de l’échec de nos politiciens, mais de notre échec à tous. C’est le résultat de notre incapacité collective à prioriser la résolution d’un problème avant qu’il ne soit plus possible de l’ignorer. Dans une démocratie, une majorité critique favorable à un ensemble de mesures est un prérequis pour que des législateurs puissent réformer. S’ils n’ont pas cette majorité critique, alors ils doivent d’abord convaincre, travailler l’opinion publique. Une tâche longue, fastidieuse et bien souvent ingrate.

Au regard de certains spécimens récents, gageons que nous serions probablement déjà tous condamnés si ce n’était que pour les chefs d'État. Heureusement, nous avons pu constater de belles initiatives de la part de dirigeants d’entreprise, d’organisations non gouvernementales, de syndicats, d’influenceurs en tout genre et également… des streameurs. L’édition 2022 du Z Event a à nouveau battu son propre record en atteignant un total de 10 182 126 € récoltés, qui vont être distribués à quatre organisations non gouvernementales. Voir cela arriver dans un contexte inflationniste où la guerre fait rage à l’autre bout de l’Europe, tend à confirmer la tendance d’un renversement progressif de l’opinion générale vers une disposition d’esprit plus réceptive aux restrictions de certaines libertés en faveur de l’environnement. Et nous devons encourager cela.

Puis vient le moment oĂą le prĂ©sident Emmanuel Macron publie une vidĂ©o sur Twitter dans laquelle il fĂ©licite et exprime son soutien pour l'Ă©vĂ©nement et la cause environnementale, avant de recevoir ce qu’on appelle en bon français une shitstorm. Certains streameurs ne se sont pas embarrassĂ©s de bienveillance, voire mĂŞme de respect. Certains ont manquĂ© de dignitĂ©, dĂ©nonçant une certaine hypocrisie de la part du prĂ©sident, prĂ©cisant que c’est justement “Ă  cause de gens comme lui entre autres, qu’on fait ces Ă©vènements lĂ ”, prĂ©cision agrĂ©mentĂ©e d’une cocasse suggestion d’aller “se faire foutre”. Je comprends bien pourquoi on peut y voir un certain cynisme, ou de l’appropriation politique de l’évènement par un responsable politique que certains opposants ont qualifiĂ© de “climato-hypocrite”. Vu de ma fenĂŞtre toutefois, cela tĂ©moigne d’un manque de comprĂ©hension du fonctionnement normal d’une dĂ©mocratie.

De mon point de vue, cette vidéo est un signe que la démocratie fonctionne de la façon dont elle est supposée fonctionner. Il s’agit d’une confirmation que la classe politique est consciente des enjeux climatiques, et ne veut pas manquer une opportunité de préparer l’opinion publique à des transformations de société radicales qui devront être mises en place, que nous nous soyions collectivement convaincus qu’elles sont souhaitables, ou que nous les subissions.

Voyez les choses sous cet angle : vous avez parfaitement le droit de considérer que pour un sujet aussi critique que l’environnement, un leader d’opinion qui incarne selon vous notre meilleur espoir, serait dans son droit - voire son devoir - d’imposer ses règles du jeu, aussi radicales et potentiellement délétères pour une partie significative de la population soient-elles. Mais si vous pensez cela, alors vous renoncez à la démocratie. Si au contraire, vous êtes attaché à la démocratie et que vous êtes prêts à composer avec ses défauts, alors agissez pour promouvoir vos valeurs. Et lorsque vous constatez les résultats de vos efforts, réjouissez-vous et tâchez de les accueillir avec bienveillance plutôt que de scier la branche sur laquelle vous vous évertuez à rester en équilibre, car il s’agit d’un signe que vous commencez à avoir de l’impacte.

J’ai vu un groupe de personnes prétendant supporter une cause qui leur tient à cœur, insulter celui qui est peut-être le plus gros influenceur du pays en réponse à sa tentative de leur donner plus de visibilité et de légitimité, et j’ai trouvé que c’était indigne de leur travail. Je peux comprendre (on parle de 50 heures de streaming en direct), mais c’était quand même malaisant et douloureux à regarder.

Ceci est un appel à l’humilité individuelle et à l’intelligence collective pour ceux qui auraient trouvé légitime la réaction à chaud de ces quelques streameurs. Il y a plus à faire pour adresser un problème de cette ampleur que ce à quoi vous avez déjà pu penser. Par ailleurs, le futur de notre démocratie n’est pas déterminé par un petit groupe de dirigeants politiques avec une date de péremption de cinq ans, mais par les actions qui sont entreprises par les citoyens engagés sur le long terme. En tant que produits de notre société basée sur les fossiles, désireux d’un nouveau modèle plus durable, il est facile et tentant d’exprimer notre désaveux envers ceux qui nous plaçons à la tête de l'État. Mais il est plus utile de réfléchir à comment faire le travail à leur place en cherchant ce qu’il est possible d’entreprendre à notre niveau.

Organiser et participer à un événement aussi porteur que le Z Event est énorme, il est triste qu’une poignée de streameurs fatigués aient jeté une ombre sur ce joli tableau au nom de petites certitudes. J’espère qu’ils le réaliseront un jour et reviendront pour nuancer leurs propos. Je ne regarde pas de streams, je ne considère pas qu’il s’agisse d’une bonne façon d’utiliser mon temps. Mais je comprends pourquoi d’autres y trouvent du plaisir. Je n’ai aucun problème à reconnaître les qualités de ces femmes et ces hommes qui se sont inventé un métier, et je suis admiratif du succès du Z Event. De la même façon, il n’est pas nécessaire de s’accorder sur tout avec quelqu’un - qui un haut responsable politique - pour travailler ensemble à une cause commune. Dans ces temps d’urgence, nous devons faire œuvre commune et non cultiver ce qui nous sépare.

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